Né de poussière d'étoiles

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Les grains de sable du temps

Les grains de sable du temps : Recueil de nouvelles Historiques

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1er grain de sable

            La nuit est calme. Du moins pour l’instant. Bien des gens dorment à cette heure tardive. Et pourtant, je suis là. Je suis de garde comme on dit. Je veille à la sécurité de mon pays. L’obscurité est totale. Dimanche laisse soudainement place au lundi. Mais je ne m’attarde pas sur ce détail. Je garde mes yeux rivés sur les écrans de contrôle.

            Nos satellites gravitent au-dessus de nos têtes et mon rôle est d’analyser les informations qu’ils peuvent nous donner. Je soupire un instant, luttant contre la fatigue qui aime se faire sentir. Mon poste se trouve dans une ville non loin de Moscou. Je suis fier de mon pays et j’aime les valeurs qu’il défend.

            Je jette un coup d’œil à ma montre. Minuit vient de passer. Nous sommes maintenant le lundi 26 septembre 1983. Une nouvelle journée qui commence paisiblement.

            Minuit quinze. Un signal s’anime. Je me redresse sur mon siège. Mon regard se fixe sur le moniteur. Je suis incapable de bouger. C’est impossible. Pourtant le message est clair. Un tir ennemi. Comment se fait-il qu’un simple missile soit lancé seul ? Un frisson glacé me parcourt tout le corps au moment où je réalise de quel endroit il provient. Des États-Unis d’Amérique. Quelle est cette folie ? Tout le monde sait que la guerre froide bat encore son plein. Les deux grandes puissances mondiales qui se vouent une haine sans nom. Une hostilité ouverte et pourtant masquée. Nous avons déjà frôlé la catastrophe plusieurs fois, comme à Cuba… Mais, non. Je suis convaincu que mes yeux doivent être en train de me jouer des tours.

            Ce doit être une fausse alerte. Il faut que ce soit une fausse alerte. Comment le lancement d’un seul missile pourrait nous intimider ? L’idée est incohérente. Même venant de ces capitalistes. Je ne peux m’empêcher d’imaginer l’horreur que serait un nouveau conflit mondial. Une guerre nucléaire. Un combat dont il n’y aurait plus aucun survivant pour savourer la victoire. Une aberration. Non. Ce doit être un dysfonctionnement d’un de nos appareils. Il ne peut en être autrement.

            Dans un hoquet de surprise, un nouveau signal s’anime devant mes yeux. De nouveaux tirs. Quatre, cette fois-ci. Toujours la même provenance. Je n’arrive pas à y croire. Je ne veux pas y croire. Je sais que je n’ai pas beaucoup de temps. Il me faut rendre mon rapport. Dois-je prendre en considération cette attaque ennemie ? Si cette menace est réellement sérieuse, cela conduirait le monde que l’on connaît dans une lutte armée sans merci.

            Devons-nous aller jusqu’à détruire toutes vies humaines, animales ou végétales dans l’unique but de défendre une idée ? Pourtant la menace semble réelle. Un poids de plusieurs tonnes pèse désormais sur mes épaules. Je prends conscience que l’avenir du monde est entre mes mains. Seul mon jugement saura faire la différence. Lorsque je suis sorti de mon lit quelques heures auparavant, j’étais loin d’imaginer l’influence que je suis capable d’avoir en cet instant présent. Je prends conscience, à ce moment précis, qu’il n’y a que moi qui puisse décider de l’avenir du monde. Défendre mon pays contre une attaque clairement identifiée sur mes écrans. Ou alors…

            Aurais-je seulement le courage ? Dois-je fermer les yeux sur ce que je viens de voir ? Comment le justifier ? Je sens le temps jouer sur moi et même se jouer de moi. Il me faut réagir, et vite. Pas de place à l’hésitation. Et pourtant, je veux prendre tout le temps nécessaire pour appréhender la situation à sa juste valeur. Prendre une décision. Ou plutôt prendre LA bonne décision.

            Alors je me lance. Je me prépare à transmettre mes conclusions à ma hiérarchie, à savoir : une défaillance technique. Un véritable bombardement perpétré par l’armée américaine aurait fait bien plus de bruit. Bien plus de dégâts. Il n’y aurait pas seulement eu que cinq missiles au total pour nous intimider. Ces Américains ont la folie des grandeurs. Il n’y a qu’à voir tous les moyens qu’ils ont mis en place pour filmer leur alunissage !

            Je ne prétends pas les connaître mieux qu’un autre. Mais j’aime à croire que, s’ils avaient eu l’idée insensée d’entrer dans une guerre atomique, ils auraient mis tout en œuvre pour, une fois encore, se mettre en avant avec panache.

            Je veux croire en cette version. Je ne peux pas envisager que l’homme puisse être assez vil pour risquer de tout perdre aussi bêtement. Je veux espérer qu’un jour tout ceci ne sera qu’un mauvais souvenir. Je veux surtout revoir le sourire de ceux que j’aime.

            C’est validé. J’ai confirmé une défaillance dans le système de détection de notre satellite Cosmos 1382. Je croise maintenant les doigts pour que mon compte-rendu puisse être approuvé sans aucune protestation. Les minutes passent, me semblant d’une infinie longueur. Tout est toujours aussi calme autour de moi. Seuls les battements affolés de mon cœur pulsent à mes oreilles…

               Puis une réponse. J’apprends que mon rapport a été reçu, lu et suivi à la lettre. Il n’y aura pas de suite. Comme je l’ai signalé, tous s’accordent à croire que ce n’était qu’une simple défaillance technique.

            Dans un soupir de soulagement, je sens toute la tension se relâcher. Un stress intense que je venais d’accumuler ces dernières minutes. Tout est maintenant fini. C’est une soirée comme une autre. Et j’imagine que tout le monde dort paisiblement dans mon beau pays. Loin de se douter, même dans un cauchemar, que nous venons de passer à côté d’une catastrophe planétaire.

            Bien plus tard, on confirmera que mon pressentiment était juste. Un coup de bluff que je suis heureux d’avoir défendu. Il y a bien eu une défaillance technique qui aurait pu exterminer notre espèce dans une ultime guerre. Peut-être qu’un autre de mes camarades n’aurait pas eu le même cheminement de pensée et aurait donné les informations sans mesurer leur importance et leur impact. Et pourtant, ce soir-là, je me trouvais à ce poste. Ce n’était que moi. Un simple officier qui a fait son devoir pour protéger son pays et même au-delà…

            Je suis Stanislav Petrov.

Les grains de sable du temps : Recueil de nouvelles Historiques